Côte d’Ivoire : de la démocratie à l’autocratie ?

Jeannot Ahoussou-Kouadio (C), président de la chambre haute ivoirienne, prend la parole devant le Sénat à Yamoussoukro, en Côte d'Ivoire, le 12 avril 2018. REUTERS / Luc Gnago
Jeannot Ahoussou-Kouadio (C), président du sénat ivoirien, prend la parole devant le Sénat à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, le 12 avril 2018. REUTERS / Luc Gnago

Côte d’Ivoire Politique (AfricaPostNews)- Dans un courrier adressé au président du sénat, Jeannot Ahoussou Kouadio, le président de la République Alassane Dramane Ouattara (ADO), lui notifie le transfèrement momentané des attributions de l’institution qu’il préside à l’assemblée nationale.

La principale raison avancée pour justifier cet état de fait, serait l’incapacité du sénat à se doter d’organes, tels que le Bureau du Sénat et les commissions techniques permanentes.

Cette correspondance censée être privée et confidentielle a étrangement fuité, mettant ainsi les réseaux sociaux en ébullition. Pour beaucoup, cette décision n’était pas motivée par des raisons administratives, mais pour régler des comptes politiques. D’autant qu’il n’appartient pas au président de la république de prendre une telle décision, encore moins de le faire savoir à un président d’institution. L’usage voudrait que tout ceci soit de la compétence de la cour constitutionnelle. Dans le cas où une telle décision aurait dû être prise, elle aurait dû l’être après une procédure bien définie. Et il appartenait ensuite, au président de la cour constitutionnelle Amadou Koné, par des canaux appropriés, de rendre publique ladite décision.

Alassane Ouattara : déréliction ?

Arrivé au pouvoir en 2010, avec le soutien du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et après une crise post-électorale meurtrière, Alassane Ouattara s’est employé durant ses deux mandats à respecter bon an mal an, l’accord politique qui lui a permis d’accéder au pouvoir. L’idylle entre le PDCI, d’Henri Konan Bédié (HKB) et le Rassemblement des Républicains (RDR) a atteint son paroxysme en 2015. Souhaitant faire un deuxième mandat, le président ADO a réussi à obtenir le soutien du PDCI.

Connu sous le vocable, « Appel de Daoukro » (village natal du président du PDCI, HKB) le PDCI a accepté de ne pas présenter de candidat à l’élection présidentielle de 2015; en échange de la promesse qu’en 2020, le RDR soutiendrait un candidat PDCI à l’élection présidentielle.

Une fois ADO confortablement réélu, avec 83,66%, le partenariat entre PDCI et RDR a très tôt connu des divergences. La volonté du président ADO de reformer la constitution ivoirienne a commencé à inquiéter ses partenaires du PDCI. La plus vieille formation politique ivoirienne craignait un subterfuge pour ne pas respecter les engagements pris. Cette réforme constitutionnelle a institué la création du poste de vice-président, du sénat, des conditions à remplir pour se constituer candidat a une élection présidentielle mais aussi et surtout la suppression de la limite d’âge et du nombre de mandats.

Cette première mésentente fut très vite suivie par le remerciement de plusieurs fidèles d’HKB, sans même que ce dernier ne soit consulté au préalable.

Ainsi, Jean-Louis Billon, héritier milliardaire du groupe SIFCA fut le premier à être remercié du gouvernement. Un semestre plus tard, il fut suspendu de son poste de président du Conseil régional du Hambol, dans le centre-nord du pays. Jean-Luc Bedie (Fils d’HKB) passa de conseiller financier à la présidence à conseiller financier auprès du Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly.

Autre personnalité à subir les foudres du pouvoir, Noël Akossi-Bendjo. Édile de la commune du plateau, centre névralgique de la capitale, il fut révoqué pour « graves déviations dans sa gestion et faux en écriture publique ».

Le gouvernement déclare avoir appliqué strictement la loi et qu’il ne s’agit nullement de règlement de comptes.

Tout ceci, tranche avec ce qui avait cours pendant le premier mandat d’Alassane Ouattara. En effet, chaque remaniement gouvernemental était fait d’un commun accord. Le président ADO n’hésitait pas à rallier le domicile abidjanais d’HKB voire même celui de Daoukro pour le consulter à cet effet.

Tout a basculé, lorsque les deux alliés n’ont pu s’entendre sur la date et les modalités de création du parti unifié, produit de la fusion de tous les partis membres du RHDP.

Chasse aux opposants au parti unifié

Ces suspensions et limogeages ont surpris plus d’un, tout d’abord parce qu’elles ne concernent que les responsables politiques d’une seule formation : le PDCI. Pis, ceux qui sont concernés sont tous des farouches détracteurs du parti unifié.

Le président ADO a milité pour que le nécessaire soit fait, avant les élections 2020. L’ex-président Bedie quant à lui, souhaitait un RHDP unifié après les élections de 2020.

La pomme de discorde se trouve sur la désignation du candidat à l’élection présidentielle de 2020. Si le parti unifié est mis en place avant cette échéance électorale, il se pourrait qu’il ne soit pas issu du PDCI, et en sus, Henri Konan Bedie ne serait pas le seul à le designer. Dans son entendement, ceci est un manquement aux engagements pris.

L’ex-président Bédié, soutenu par une part importante de son parti, n’a pas cédé face aux sollicitations du président Ouattara. Des cadres PDCI choisis par Bédié pour travailler avec ADO ont été sommés de réaffirmer leurs fidélités.

Ainsi, des poids lourds du gouvernement tels Raymonde Goudou-Coffie, ministre de la santé ou Patrick Achi, secrétaire général de la présidence de la république, ont réaffirmé leurs appartenances au PDCI.

D’autres comme Kobenan Kouassi Adjoumani, ministre des ressources animales et halieutiques, ont choisi le RHDP. Mieux, il milite pour le parti unifié. Il a d’ailleurs créé un mouvement pour ce faire : « sur les traces d’Houphouët ». Lui et les 18 cadres qui l’ont accompagné au congrès constitutif du RHDP ont été exclus du PDCI.

Si ces hautes personnalités ont exprimé leurs préférences, d’autres sont plus insondables. Le vice-président Daniel Kablan Duncan, qu’on dit en froid avec l’ex-président Bedie n’a pas encore pris position. Il est au PDCI, le plus « Ouattara compatible », et ce depuis le début des années 90 où il a secondé Alassane Ouattara alors premier ministre d’Houphouët. Il remplacera d’ailleurs ADO à la primature à l’avènement du Président Bédié a la présidence de la république.

Quant à Jeannot Ahoussou Kouadio, président du sénat, lui, avait semblé prendre fait et cause pour Alassane Ouattara, faisant même office d’intermédiaire entre les deux chefs pour trouver une solution négociée. Il semblerait, qu’HKB ait réussi à le rallier à sa cause. Provoquant ainsi l’ire du palais du plateau. La dépossession des prérogatives de l’institution qu’il préside serait donc une mesure de rétorsion.

Ambiance de fin de règne

L’ex-président Bédié n’est pas le seul allié du président Ouattara à connaitre un sort si particulier.

Guillaume Kigbafori Soro (GKS), président de l’assemblée nationale, a vu son directeur du protocole Soul to Soul, incarcéré pour une sombre histoire de cache d’arme retrouvée dans sa résidence de Bouaké.

Ses plus proches collaborateurs Affoussiata Bamba Lamine, Alain Lobognon, pourtant tous deux anciens ministres d’ADO, subissent toutes les tracasseries possibles et imaginables lorsqu’ils souhaitent quitter le territoire national. Ils seraient même sous surveillance de la Direction de la Surveillance du Territoire (DST). Tout ceci aurait débuté, après que le pouvoir en place ait suspecté le président de l’assemblée nationale, d’être l’instigateur des mutineries qu’a connues le pays au cours de l’année 2017. Ces événements ont coïncidé avec la réforme constitutionnelle et la nomination de Daniel Kablan Duncan au poste de vice-président, libérant ainsi le poste de premier ministre à celui que beaucoup considèrent comme le fils spirituel d’ADO : Amadou Gon Coulibaly; le mettant en quelque sorte en orbite.

D’aucuns pensent que tout ceci n’est pas fortuit. ADO semble vouloir se libérer de ces engagements et imposer son successeur si ce n’est se représenter aux prochaines échéances électorales.

La Côte d’Ivoire ayant connu une histoire récente mouvementée avec à la clé des milliers de morts et une économie en lambeaux, beaucoup aimeraient que plus jamais ce pays ne vivra pareille situation. Au regard des soubresauts et autres reconfigurations du paysage politique, il est encore temps que les uns et les autres sachent raison garder et privilégient l’intérêt commun aux prétentions individuelles.

Le président Ouattara a réussi à redynamiser l’économie de son pays et à faire de la Côte d’Ivoire l’une des destinations les plus courues du continent. Il lui appartient de soigner sa sortie, s’il souhaite rentrer dans l’Histoire et ne pas saborder le navire qu’il s’est échiné si durement, deux mandats durant, à solidifier.

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