Gabon : Des anciens détenus dénoncent les conditions carcérales au Gabon

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Gabon Société – Pendant que le dialogue d’Ali Bongo se tient actuellement à Libreville, certains opposants à son régime continuent de dénoncer ce qu’ils qualifient de « hold up électoral », au Gabon comme au sein de la diaspora. 

Animée par l’enseignante chercheuse membre de la Société civile gabonaise Laurence Ndong, la conférence de presse a réuni des citoyens de différentes origines (française, gabonaise, congolaise), des membres d’associations et quelques journalistes. À ses côtés Bienvenue Mengue, rescapée du QG de Jean Ping, Enrique Mamboundou Mamboundou, ex-prisonnier politique, et Fernande Ntsame Abeghe, sœur du député démissionnaire Bertrand Zibi Abeghe toujours prisonnier. Joints par Skype, Christian Kombeniondo, ex-détenu politique et Frank Jocktane, proche de Landry Amiang toujours incarcéré au Gabon, ont eux aussi livré leurs témoignages depuis les États-Unis.

Si tout au long de la conférence les intervenants ont unanimement réaffirmé leur non-reconnaissance d’Ali Bongo comme président de la République, l’évènement s’articulait surtout autour des conditions de détention des prisonniers au Gabon et des violations des droits de l’homme.

La prison centrale de Libreville a déjà fait l’objet de nombreux reportages et articles sur les conditions carcérales. Mais la conférence du 4 avril se veut particulière. Elle intervient après la réélection contestée d’Ali Bongo, après l’attaque du QG de Jean Ping, après les violences post-électorales. Au moment même où Ali Bongo organise un dialogue inclusif dans le but de « préserver la paix, la cohésion et l’unité nationale ». Or, depuis le 27 aout 2016, date de l’élection, et même avant d’après certains, les arrestations sommaires seraient en hausse, et les violations des droits humains un fait constant. Les conditions de vie des prisonniers quant à elles, se seraient terriblement dégradées.

Survivre en prison

Il n’y a pas de cantine, les détenus préparent eux même leurs repas

Christian Kombeniondo alias Dangher a livré son témoignage. Incarcéré à la prison centrale de Libreville le 7 juillet 2015, cet ancien

champion de taekwondo a dévoilé des photos prises à l’intérieur de la prison. Tout au long de ses 83 jours de détention, il profitera à récolter des images afin de prouver les conditions carcérales à l’aide d’un téléphone portable qui lui vaudra d’ailleurs un séjour en isolement. Il a notamment dénoncé un manque de sécurité dans une prison surpeuplée. « Votre intégrité n’est pas assurée. À n’importe quel moment vous pouvez prendre un coup de poignard », faisant référence aux couteaux de cuisine des prisonniers. Parce que oui, les prisonniers cuisinent eux-mêmes.

Les détenus sont livrés à eux-mêmes et doivent se débrouiller pour survivre dans ce qui ressemble à un bidonville. Ils n’ont pas accès à l’eau potable, par exemple. Ils comptent sur les parents, la famille pour se ravitailler en eau. Et ceux qui n’ont plus/pas de famille ? Ils puisent l’eau qui arrive quelques fois par un tuyau et la stocke dans des bidons. Mais « le tuyau que vous voyez là, il n’y est plus », lâche Enrique. Dans cette prison, mineurs et adultes se mélangent. Sans distinction d’âge, sans distinction de condamnation. Le petit voleur dort avec le meurtrier.

Des conditions de vie difficiles

Enrique Mamboundou a raconté son calvaire qui a commencé dès le 9 juillet 2016. En effet, l’ancien présentateur télé de la RTG (chaîne nationale gabonaise) qui accuse Ali Bongo de ne pas être gabonais décide de mobiliser la jeunesse afin d’empêcher Bongo de déposer son dossier de candidature pour l’élection à venir. Dès ce jour, le leader du mouvement Brakata, affirme être devenu un homme à abattre. L’animateur télé, enfermé plus récemment que Dangher, dresse un portrait bien plus noir que son compatriote. « Les photos sont en réalité belles parce que la situation est dramatique à la prison centrale. » Pas toujours dans des cellules, certains détenus dorment à la belle étoile. Parqués dans des endroits insalubres, ils cohabitent avec les rats. Des conditions de vie qui les expose fortement à de nombreuses maladies.

Le coin toilettes à la prison centrale de Libreville

Selon Enrique, les conditions de détention se sont fortement dégradées. « Aujourd’hui les détenus mangent un repas par jour et se partagent une cuisse de poulet pour deux. » Les conditions d’hygiène y sont déplorables. La surpopulation carcérale également s’est accrue. La prison centrale de Libreville construite en 1956 peut normalement accueillir 300 personnes. Selon Enrique, elle en contiendrait 3.500.

Surpopulation carcérale et prisonniers politiques

Représentant le prisonnier plus populaire du Gabon, Fernande Ntsame Abeghe a évoqué les conditions difficiles dans lesquelles vit désormais son frère. Arrêté au QG de Jean Ping lors de l’assaut du 31 aout, Bertrand Zibi a avoué à ses proches avoir subi des tortures. Des sévices corporels qui l’auraient empêché de poser le pied par terre pendant plusieurs jours, explique Fernande. Cette dernière réitère que l’ex-député est bien un prisonnier politique. « On l’a arrêté dans un lieu qui bénéficiait de l’immunité politique. » De plus, elle maintient ne pas savoir exactement quels sont les chefs d’accusation retenus contre celui que les jeunes appellent le « ndjim. » Selon le gouvernement, Bertrand Zibi est détenu « non pas pour des opinions politiques, mais pour des faits qui lui sont reprochés par la justice », selon Alain Claude Bilie By Nze, porte parole du gouvernement. Une arme aurait été retrouvée sur un chantier lui appartenant. Une version contredite par ses proches.

Si Bertrand Zibi est en prison aujourd’hui c’est parce qu’il a « humilié Ali », certifie Enrique.

Lors des violences post-électorales, le gouvernement gabonais reconnait avoir procédé à de nombreuses arrestations. Pacôme Moubelet Boubeya, ministre de l’Intérieur à l’époque faisait état de « 800 interpellations, 400 relaxés et plus de 300 rappels à la loi. » Pourtant Enrique soutient qu’il y a près de 1.000 prisonniers politiques détenus dans les geoles rien qu’à Libreville. Des chiffres non officiels, qui viendraient toutefois contredire les propos du ministre de la Communication gabonais, porte-parole du gouvernement qui déclarait « Lorsqu’on nous parle de prisonniers politiques, nous n’en connaissons pas au Gabon ».

Des violations constantes des droits de l’homme

D’après les différents récits, on constate un élément qui revient : un usage de la force excessif de la part des forces de l’ordre. « Les bérets rouges sont spécialisés pour frapper les gens… Ah?! On ne dit pas frapper ? Ils torturent les gens », explique Enrique. À en croire son récit, tout écart en prison est sanctionné par une bastonnade des militaires. « On te trouve avec un téléphone, ils te frappent fort avec la machette sous les pieds. Après ça quand tu reviens tu as même peur quand tu vois un téléphone. » En isolement, rien n’est plus gai. Les détenus peuvent y être attachés sans accès à l’eau ou aux toilettes. Ils utilisent des bouteilles afin d’assouvir leurs besoins naturels.

Un détenu en isolement, devant lui des bouteilles remplies de ses urines

Franck Jocktane, qui représentait Landry Washington, déplore le fait que son ami n’ait toujours pas été jugé. Un fait qui n’est à priori pas

rare. « Il y a des papas en prison depuis 10 ans qui n’ont jamais vu un juge », s’exclame Enrique. Au sujet de Landry incarcéré depuis plusieurs mois, il affirme qu’il « est rentré gros, mais il a maigri. Il a bien maigri. » De son côté, Dangher se rappelle avoir assisté à la grève de 13 prisonniers qui demandaient leur libération étant arrivé au bout de leur peine, durant son séjour. Une grève qui s’est soldée par un mort dont Dangher soutient avoir le nom.

Mais les mauvais traitements et la violence des forces de l’ordre ne s’arrêtent pas aux murs de la prison. Bienvenue Mengue, brièvement arrêté au QG de Ping, a raconté l’assaut du 31 aout aux Charbonnages. « Nous sommes tout le temps terrorisés. Il faut que ça s’arrête.» Témoin de l’arrestation de Zibi, elle sera retenue 24 h aux côtés des principaux leaders de l’opposition. Du 31 aout au 1er septembre, de nombreuses personnes ont été arrêtées, enfermées et ne seraient toujours pas jugées.

Des traumatismes, mais aucun accompagnement psychologique

Face à toute cette violence et aux atrocités vécues, la question du suivi psychologique se pose. Tant pour les détenus toujours enfermés, que pour ceux libérés. Le climat gabonais actuel laissera des traces indélébiles auprès de tous. S’il y a des blessures visibles, il y en a d’autres, invisibles. Pour Enrique, l’heure n’est pas au soutien moral ou psychologique. D’après lui, il faut d’abord respecter le vote du peuple, ce qui serait le plus bel hommage aux morts. Il explique tout de même que des pasteurs se rendent de temps à autre à l’ancien QG de Jean Ping pour s’entretenir ou prier avec ceux qui le souhaitent. Bienvenue Mengue, quant à elle affirme toujours être terrorisée. « Nous vivons dans la peur, mais si mon témoignage peut aider, alors je ne regrette pas d’avoir parlé ».

Les détenus dorment à la belle étoile, à même le sol, exposé aux moustiques notamment

Mais une jeune femme présente dans la salle s’interroge. Traumatisée par les images qu’elle a vues, elle s’inquiète pour son ami récemment sorti de prison. « Je vois qu’il n’est plus le même, il ne me dit rien, mais il n’est plus pareil ». Alors, quelle reconstruction pour cette jeunesse ?

Pas de dialogue avec Ali Bongo

Cette fameuse reconstruction, ils n’en parlent pas pour l’instant. « Ce n’est que le jour où le vote des Gabonais sera respecté que nous connaîtrons ce qu’est une vraie nation », dit Enrique. Pour l’heure, il s’agit de faire respecter la volonté du peuple. De facto, il n’est aucunement question de prendre part au dialogue d’Ali Bongo, disent-ils. Pour se faire, des actions sont menées ça et là par la Société civile notamment. Marceau Malekou, rescapé du QG et intervenant prévu, n’a pas pu assister à la conférence. En effet, le jeune homme s’est rendu au siège de la CPI accompagné des membres de la Société civile pour un suivi du dossier gabonais.

D’autre part, une convention se tiendra fin mai à Libreville, nous a confié Enrique. S’il déplore le mutisme des politiques français qu’il qualifie de mafia, il n’entend pas baisser les bras. « Ali partira », assure-t-il. Cette convention ce sera pour le peuple. Le souhait c’est d’affirmer la réelle souveraineté du peuple gabonais. Il ne peut pas en dire plus, mais nous donne rendez-vous fin mai.

Dangher lui, tient à rappeler que le problème va au-delà de la politique. « Il s’agit d’un problème d’humanité. N’importe qui peut se retrouver en prison. Mais accepteriez-vous d’être dans de telles conditions ? » Ce Gabonais résidant aux États-Unis pose la question des budgets destinés à la prison. Aussi, il rappelle les politiques gabonais à leurs engagements. « Ils parlaient d’une nouvelle prison, où est-elle ? » Pour lui, il s’agit simplement de respecter les droits de l’homme, même en Afrique. « Celui qui va nous empêcher de rêver, on va l’empêcher de dormir. Si c’est un crime de défendre les droits humains alors je plaide coupable », termine-t-il avant d’entonner la Concorde – l’hymne national gabonais – avec tout le reste de la salle.

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