Comprendre le phénomène Yaya Vich, humoriste gabonais qui enflamme les réseaux sociaux

Kongossa Télécom, une nouvelle série gabonaise dans laquelle joue Kiémi Alban alias Yaya Vich (au centre) ©? DR

Culture Gabon (Humour) – On n’aura pas trop d’informations sur ce gabonais qui enflamme les réseaux sociaux dans le domaine du rire. Yaya Vincenzo, Alban, Al Vincenzo a.k.a Yaya Vich, sont ses nomd’artiste. Nous nous sommes contentés d’analyser sa production pour comprendre son style, sa ligne thématique et dans quelle catégorie il s’inscrit dans l’humour.

Pour rappel, avant lui, le Gabon a vu naître, entre autres, des humoristes tels que : WorWor, Serges Abessolo, Dibaku, Defunzu, Souleymane, Ya Pindi, Fabio et Pitchou, Manitou… Ces artistes confirmés dans le rire, ont quelques lieux communs que l’on ne retrouve pas chez Yaya Vich : le déguisement, l’emprunt de la voix des personnages, le partage de rôles, l’imitation, ou encore la définition du périmètre de la scène. Chez Ya Vichenzo, il y a le souci de fondre l’humour afin de fendre les visages crispés de son temps par le rire. Pour cela, il adopte le style Yaya Vich, épuise la thématique du sexe, enveloppée dans la satire sociale des rapports entre mère-fils et hommes-femmes.

Le style Yaya Vich : le naturel comme intelligence artistique

D’abord l’artiste joue pleinement son personnage. Il le joue si naturellement qu’il est difficile de savoir à quel moment il est dans un rôle et à quel autre moment il est lui-même. Cette autofiction créé une certaine proximité entre la réalité et l’imaginaire sur lequel repose sa production. Pas de déguisement : il s’habille avec un minimum de classe, comme tout bon gabonais qui se respecte, dira-t-on. Stratégiquement, ce style vestimentaire est adapté à son langage entrecoupé très souvent du soutenu et quelques fois du décousu, et à ses postures idéologiques. Autrement dit, il est dans la peau d’un fils de riche, ou du moins, il reflète l’image d’un gabonais à l’abri du besoin. Cultivé et friqué, il n’hésite pas à prendre les allures d’un bourgeois perdu dans les méandres d’une tropicalité vénale.

Son style vestimentaire va également avec son expression faciale. Il fait le mâle imbu, hautain, condescendant, avec une tonalité menaçante, voire, écrasante. Le tout, accompagné d’une gestuelle spontanée et brutale s’il le faut. Il est toujours celui qui renvoie les autres dans les cordes. Celui qui prend le dessus sur eux, qui les tire vers le haut. Il a tout d’un provident. C’est un presque demi-dieu. D’ailleurs, sa fredaine libidinale quotidienne avec Jennifer, Beverly ou Yolande, est l’expression d’une toute-puissance garantie par l’argent travaillé par une providence plus puissante encore : « Maman ».

Le rapport mère-fils chez Al Vichenzo ?

La figure de la maman est totémique chez Al Vichenzo. C’est le personnage providentiel, divin, tutélaire par excellence. Une maman qui n’investit pas, qui ne construit pas n’est pas une maman à part entière d’après lui. Pour cela, l’artiste n’hésite pas à demander, même aux orphelins de mère, et ce avec un ton d’une rare fierté, si leurs mamans ont construit. C’est sa maman qui a investi dans l’immobilier. Mieux, c’est lui qui a encouragé sa maman à investir dans l’immobilier, dit-il. Et en tant que fils unique, il hérite de tout cet investissement.

Al Vichenzo est l’image parfaite d’un « enfant gâté ». C’est-à-dire un enfant bien-né, un enfant vivant dans les meilleures conditions possibles. Le problème est que ce fils à sa mère a déjà un certain âge, n’a aucune espèce d’envie de travailler et se prendre en mains. Les valeurs du travail et de l’autonomie lui passent par-dessus la tonsure, il n’en a littéralement « rien à foutre ». Au contraire, il parle de sa maman à qui veut l’entendre, avec arrogance et redondance. Dans ce rapport mère-fils, il y a comme une contradiction ontologique : l’image du mâle, du viril, du puissant amant contredit celle du fils capricieux, du bébé fragile accroché de force au cordon ombilical et à la mamelle nourricière de sa mère. Cette peinture satirique des « fils de » est si éloquente dans l’œuvre de Yaya Vich qu’elle renvoie chacun de nous aux rapports que nous avons avec nos mamans.

Stratégie de communication maîtrisée et des rapports hommes-femmes au centre des débats

Yaya Vichenzo entre dans la scène de l’humour gabonais avec des enregistrements audio, c’est-à-dire uniquement par sa voix, ce, à une époque où l’image connaît une influence capitale au cœur des nouvelles technologies, notamment les réseaux sociaux tels que Whatsapp et Facebook. Il a longtemps entretenu une sorte d’énigme sur sa personne physique. Cela s’explique par ce fait qu’en donnant envie de l’écouter, il creuse par là aussi l’envie de le voir afin de mettre un visage sur cette voix.

Quelques temps après, il publie ses supports vidéos sur les réseaux sociaux. En effet, l’artiste tient tellement à son image qu’il apparaît toujours avec l’allure d’un homme affirmé, responsable, nanti, dégageant un certain pouvoir dans son entourage. Il prend parfois la place d’une star, et se permet de faire la pub d’une marque de vêtement « Pépé Hopé » ou celle de la page et de la chaîne Tv de l’artiste gabonais Sean Bridon. C’est une grande première dans le milieu rire gabonais. Un humoriste qui vend aussi bien son image.

Quand aux rapports homme-femmes, il y a beaucoup de choses à dire, évidemment. Nous en soulignons brièvement quelques unes. En effet Yaya Vich met en exergue la suffisance et le mépris de l’homme envers les femmes, pour peu qu’il ait un peu d’argent. Il est capable, à l’image de plusieurs hommes africains, de multiplier des relations improbables et, de surcroît, sans lendemain, donc au détriment de l’image de la femme. L’artiste montre par là que le sexe est vécu, par l’homme riche, comme un pouvoir sur les femmes ; et par les femmes, comme une stratégie de vie ou de survie contre l’homme. Les jeunes femmes acceptent de se faire malmener de la sorte de nos jours parce qu’elles s’inscrivent dans une approche matérialiste : « je m’en fiche, tant qu’il me donne l’argent… ». En plus, les coutumes et les habitudes font croire à la femme africaine, notamment gabonaise, que ces rapports de chosification sont normaux et qu’on n’y peut plus rien. Or, la femme africaine doit, plus qu’hier, combattre ces habitudes qui érodent sa dignité, en commençant par maîtriser ses ressources.

L’avènement Yaya Vich pose la précieuse problématique : peut-on être artiste aujourd’hui et se passer des réseaux sociaux ?

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