Gabon : L’impossible équation de Jean Ping et sa coalition

Convaincue de s’être fait voler « sa » victoire à l’élection présidentielle du 27 août 2016, la coalition d’opposition réunie autour de Jean Ping a adopté une position ferme face au régime d’Ali Bongo déclaré vainqueur. L’opposition a ainsi réitéré son refus à l’offre de dialogue politique d’Ali Bongo, même dans l’hypothèse d’une supervision des Nations Unies comme l’a proposé l’un de ses membres. Sur la participation aux législatives, l’opposition est divisée.

Certains opposants considèrent qu’y participer c’est légitimer le pouvoir d’Ali Bongo qu’ils refusent de reconnaître, tandis que d’autres contestent l’efficacité du boycott. Ce débat, toujours pas tranché au sein de la coalition, pourrait fragiliser le bloc d’opposition si une position unanime n’était pas définitivement arrêtée.

Les manifs à Paris, le lobbying à Bruxelles et le silence à Libreville

5 mois après la proclamation des résultats officiels, la coalition qui soutient Jean Ping est-elle capable de faire partir Ali Bongo du pouvoir et récupérer ce qu’elle considère être sa victoire ? Cette question postée par un fervent militant de l’opposition sur les réseaux sociaux résume à elle seule la difficile équation à laquelle fait face le bloc d’opposition.

Dès la proclamation des résultats provisoires de l’élection présidentielle, Jean Ping semble avoir développé une stratégie basée sur 3 piliers afin de fragiliser son adversaire Ali Bongo et de parvenir au pouvoir. Ses actions se sont basées essentiellement sur :

  • La diplomatie ;
  • Le lobbying politique et institutionnel ;
  • Le maintien et le renforcement des manifestations organisées par la diaspora gabonaise à travers le monde, notamment en France.

La diplomatie

Au plan diplomatique, le leader de l’opposition gabonaise a voulu se montrer loyal envers la communauté internationale qu’il a longtemps servie, espérant certainement un retour décisif de sa part. À toutes les étapes du processus électoral, il a scrupuleusement suivi les recommandations de la communauté internationale, en prenant parfois le risque de démobiliser ses militants.

Ainsi en septembre 2016, alors que la contestation post-électorale était à son paroxysme, René Ndémezo’o Obiang, alors porte-parole de Jean Ping (il s’est depuis rapproché d’Ali Bongo), invitait dans une déclaration les Gabonais à ne pas se rendre au travail. Interrogé dans la foulée pour savoir si la coalition appelait à une ville morte ou à une grève générale, il s’est empressé de répondre que la coalition n’appelait ni à l’un ni à l’autre. Des déclarations contradictoires dont l’objectif était, dit-on, de ne pas frustrer la communauté internationale.

Dès le début de la crise post-électorale, Jean Ping a multiplié les échanges avec les diplomates. À Libreville, les ambassadeurs de France, des États-Unis, la mission d’observation des élections de l’UE, le représentant du secrétaire général de l’ONU, etc. ont régulièrement été ses interlocuteurs. À l’international, il s’est ouvert à certains chefs d’État et à Ban Ki-Moon, l’ancien Secrétaire général de l’ONU. Tous l’ont invité à privilégier l’introduction d’un recours contentieux à la Cour Constitutionnelle pour contester la victoire d’Ali Bongo et à ne pas appeler ses militants à manifester. Malgré les réticences de certains membres de sa coalition qui jugeaient inopportun de s’en remettre à la Cour Constitutionnelle réputée proche du pouvoir, Jean Ping a finalement introduit un recours disant vouloir démontrer au monde « l’imposture du régime ».

Lorsque le 24 septembre 2016, la Cour Constitutionnelle confirme la victoire d’Ali Bongo, Jean Ping se tourne de nouveau vers la communauté internationale qu’il appelle à « prendre ses responsabilités ». Pressé par ses militants de donner une suite, il les invite à attendre la publication du rapport définitif de la mission d’observation des élections (MOE) de l’Union européenne. Ce rapport, finalement publié en décembre 2016, bien que critique sur l’organisation des élections et mettant en doute la sincérité du scrutin, n’a pas changé grand-chose à la situation politique du Gabon.

De toute évidence, la coalition d’opposition a mis beaucoup d’espoir dans l’intervention de la communauté internationale pour finalement peu de résultats. L’intense activité diplomatique qui s’est déroulée sur plusieurs mois a eu pour effet de démobiliser les militants locaux de l’opposition qui ont fini par reprendre une activité normale.

Le lobbying politique et institutionnel

En parallèle de ses échanges diplomatiques, Jean Ping a initié des actions de lobbying politique et institutionnel principalement à Paris, Bruxelles, New York et Washington. Aidée par des lobbyistes expérimentés et une diaspora gabonaise majoritairement acquise à sa cause, la coalition d’opposition a multiplié les rendez-vous politiques.

À Paris comme à Bruxelles, le 4e trimestre 2016 a été marqué par une série de rencontres avec les responsables politiques de tous bord allant de l’extrême gauche à la droite. Les équipes mises en place par Jean Ping en France, en Belgique et aux États-Unis ont notamment rencontré  de nombreux parlementaires.

En novembre 2016, Jean Ping s’est personnellement impliqué en allant personnellement plaider sa cause en France, en Belgique et aux États-Unis. Alors que le Parti socialiste au pouvoir avait reconnu sa victoire avant même la proclamation des résultats de l’élection, le gouvernement français qui avait dans un premier temps émis des doutes sur l’élection d’Ali Bongo semblait avoir rétropédalé. De passage à Paris, Jean Ping n’a été reçu par aucun ministre, encore moins par François Hollande. Seuls des conseillers de l’Élysée et du Quai d’Orsay avaient été désignés pour échanger avec lui.

À l’inverse, à Bruxelles, Jean Ping semble compter de nombreux soutiens parmi les parlementaires européens. Certains d’entre eux continuent d’ailleurs de se montrer incisifs contre Ali Bongo tant dans les résolutions proposées par leurs groupes que sur réseaux sociaux où ils continuent de crier à l’illégitimité du régime.

Déjà lors de l’assemblée parlementaire ACP/UE de décembre 2016 à Nairobi (Kenya), les parlementaires européens ont essayé de faire passer une résolution contre le régime d’Ali Bongo. Ils ont échoué, rencontrant une farouche résistance des parlementaires africains. Revenus en Europe, des groupes parlementaires essaient d’obtenir le vote de sanctions ciblées envers les personnalités gabonaises à l’origine des violences post-électorales de septembre. Les résolutions déposées sont en cours d’examen.

Le voyage de Jean Ping aux États-Unis en novembre était considéré comme décisif par nombre de ses soutiens. On sait très peu de choses sur les échanges et les personnalités que Jean Ping a rencontrées pendant son déplacement. Une partie de la presse gabonaise proche du pouvoir a affirmé que l’élection de Donald Trump a contrecarré ses plans. Pourtant à Washington, Jean Ping a rencontré aussi bien des élus démocrates que républicains. La vraie question est peut-être celle de savoir quelle influence possède les États-Unis au Gabon, ancienne colonie française.

Le maintien et le renforcement des manifestations organisées par la diaspora gabonaise à travers le monde

La diaspora gabonaise a été à l’avant-garde de la contestation contre le régime d’Ali Bongo. Plus de 100 manifestations ont été organisées à travers le monde pour réclamer la victoire de Jean Ping ou dénoncer le soutien présumé des certains responsables politiques occidentaux à Ali Bongo. La France a été l’épicentre de la « résistance ». Chaque semaine depuis le 3 septembre 2016, des manifestations sont organisées.

Des gabonais de France se sont invités dans plusieurs meetings de Nicolas Sarkozy, qu’on dit proche d’Ali Bongo, pendant la primaire de la droite. Ils ont invité à faire battre Manuel Valls aux primaires socialistes pour lui faire payer son soutien à l’offre de dialogue faite par Ali Bongo à ses opposants. À plus fort de la contestation, en France, comme aux États-Unis, des gabonais de la diaspora ont pourchassé les responsables politiques gabonais dans les médias, les aéroports et dans les hôtels. Ils ont obtenu qu’un prix qui devait être décerné à Ali Bongo aux États-Unis lui soit retiré.

Cependant, 5 mois après le nombre de manifestations a fortement diminué et les rangs des manifestants parisiens sont désormais clairsemés. Si la diaspora gabonaise semble toujours majoritairement acquise à Jean Ping, le doute sur sa capacité de parvenir au pouvoir s’est installé dans ses rangs.

L’opposition gabonaise, quel avenir ?

Interrogé par BBC Afrique ce 30 janvier, Jean Ping a réaffirmé qu’il ne dialoguerait « jamais » avec Ali Bongo qu’il accuse d’avoir causé la mort de nombreux gabonais. Quelques jours plus tôt, Louis Gaston Mayila, président de l’Union pour la nouvelle République (UPNR), membre de la coalition qui soutient Jean Ping, avait proposé l’organisation d’un dialogue sous l’égide l’ONU. Jean Ping a fait savoir son opposition à cette option également. Il n’y aura donc pas de dialogue entre le pouvoir et l’opposition ni la décrispation du climat politique espérée par certains.

En décembre, l’opposition a organisé son propre dialogue pour l’alternance. Le parti au pouvoir n’y a pas participé et la portée de dialogue reste relativement limitée.

L’autre équation de l’opposition est celle de la participation ou non aux législatives. Avant le report de ces élections pour 2017, de vifs débats entre les membres de coalition ont éclaté, car les positions à ce sujet sont divergentes. Certains membres de la coalition, souvent indépendants ou appartenant à des mouvements politiques sans reconnaissance légale, sont farouchement opposés à la participation à des élections législatives organisées par les mêmes institutions qui ont organisé la présidentielle. Ils soutiennent que ça serait une façon de légitimer et de conforter Ali Bongo.

Les plus radicaux estiment que participer aux législatives serait un acte de traîtrise. D’autres, appartenant souvent à des partis organisés et reconnus ou encore anciens parlementaires, se disent favorables à la participation aux législatives pour ne pas abandonner toutes les institutions au parti au pouvoir. Prenant exemple sur les boycotts des législatives de 1990, 2001 et 2011, ils estiment que par le passé le boycott n’a produit aucun résultat et s’est montré contre-productif.

Le débat sur la participation de l’opposition aux législatives est sans cesse repoussé au sein de la coalition d’opposition, certainement pour ne pas faire éclater les divergences sur ce sujet. Il faudra bien pourtant que l’opposition  tranche et adopte une position commune ou pas. En tous les cas, ce débat sera décisif pour l’avenir de cette opposition.

L’avenir de l’opposition gabonaise, c’est aussi les hommes qui vont incarner l’après. Les 3 principaux leaders de la coalition, Jean Ping, Casimir Oyé Mba et Guy Nzouba Ndama, ont en commun d’être septuagénaire. Il est peu probable qu’ils soient en capacité de conduire les prochaines batailles électorales notamment celle de 2023. Il va nécessairement avoir un renouvellement et un nouveau leadership au sein de l’opposition dans les prochaines années. Des personnalités comme Alexandre Barro Chambrier, Léon Paul Ngoulakia, Paul-Marie Gondjout ou Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi se sont révélées à l’occasion de la dernière élection présidentielle.

D’autres comme Séraphin Moudounga se tiennent en embuscade. Il n’est cependant pas exclu que l’avenir de l’opposition soit incarné par un membre du régime, qui en sortirait à l’approche de la présidentielle, comme ce fut le cas aux élections de 2009 et 2016.

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