Gabon : Quelle suite pour Jean Ping

Près de quatre mois après la prestation de serment d’Ali Bongo en tant que président du Gabon, son principal opposant, Jean Ping, ne reconnaît toujours pas sa victoire à la présidentielle d’août 2016. Il soutient que la victoire lui a été volée et qu’il est le président élu du peuple gabonais. Il y a quelques jours encore, des rumeurs sur une éventuelle prestation de serment de l’ancien candidat de l’opposition couraient sur les réseaux sociaux et dans des journaux à Libreville. L’opposition gabonaise radicale doit-elle saisir la main tendue d’Ali Bongo à travers le dialogue national qu’il propose, et auquel plusieurs partis politiques vont participer, ou doit-elle camper sur ses positions et «?aller jusqu’au bout?» comme l’a dit Jean Ping

Climat délétère au Gabon : entre arrestations, grèves et menaces

En effet, à la déclaration des premiers résultats électoraux, le 31 août 2016, avant le recours à la Cour constitutionnelle, il y a eu de fortes émeutes à Libreville, Oyem et Port-Gentil. Le bâtiment de l’Assemblée Nationale a été incendié dans la capitale gabonaise, des détonations lourdes ont éclaté ici et là. Les Gabonais ont alors assisté à un important déploiement de policiers et de militaires dans les différentes villes du pays.

Le bilan officiel ne rapporte que trois décès, mais l’opposition ainsi que de nombreux témoins évoquent un bilan beaucoup plus important. Il est à noter que lors de la crise post-électorale plus d’un millier de personnes ont été arrêtées.

Bien que ces heurts n’aient pas duré très longtemps, l’atmosphère dans le pays n’est pas des meilleures. Des mouvements de grève éclosent régulièrement et s’installent dans la durée : les syndicats des enseignants, les employés du pétrole, les retraités, les agents de la Poste, le syndicat des magistrats, etc. Parmi les revendications, on note le non-paiement des primes et pensions, l’intégration des fonctionnaires, l’ingérence du président dans le conseil de la magistrature, la libération des derniers détenus «?politiques?», etc. Il faut dire que la baisse du prix du baril de pétrole n’est pas pour aider ce pays dont la vente de brut est la principale source de revenus.

Plus récemment, une forte campagne de mobilisation contre l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations au Gabon a vu le jour. Les ministres des Sports, ses collègues de l’Intérieur et le Porte-parole du gouvernement, ont ouvertement menacé de traduire en justice toute personne qui s’essaierait à perturber le bon déroulement de la compétition.

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Boycott de la CAN Total 2017

Les jeunes de l’association J.O.U.R. (Jeunesse de l’Opposition Unie pour la Résistance) ont organisé ce mercredi 18 janvier 2017 une marche pacifique pour contester l’organisation de l’édition 2017 de la CAN au Gabon. Certains d’entre eux, dont son président Marceau Malekou, sont en garde à vue pour troubles à l’ordre public.

Les raisons qu’ils évoquent sont qu’en plus d’être un gouffre sans intérêt économique, le président Ali Bongo utiliserait la CAN pour distraire le peuple, en le rassemblant autour d’une cause «?patriotique?», pour regagner en légitimité et faire oublier sa forfaiture. En témoigne la kyrielle de courriers administratifs encourageant fortement les entreprises et les établissements scolaires à libérer leurs employés et  les élèves plus tôt, pour qu’ils puissent se rendre aux matchs.

La Résistance à travers le monde

Jean Ping a du soutien à l’intérieur du Gabon, avec la JOUR, Dynamique Unitaire, et d’autres personnalités et partis politiques, mais aussi à l’extérieur des frontières. La diaspora gabonaise, en tout cas une bonne partie, est mobilisée depuis la veille de l’annonce des résultats d’août 2016.

Cette mobilisation s’est accrue après les événements tragiques dus à la violente répression policière et militant. Notamment après l’attaque sanglante du Q.G de Jean Ping. Les photos, les vidéos, les récits et les bandes sonores qui circulent sur la toile n’ont pas laissé les Gabonais de l’étranger insensibles. À Paris, une marche de contestation à Ali Bongo et de soutien à Jean Ping se tient tous les samedis en direction de l’ambassade du Gabon (qui est sous surveillance policière).

Des manifestations sont prévues au parlement européen à Bruxelles et à Strasbourg, pour que des mesures soient prises à l’encontre d’Ali Bongo et son système. Jean Ping avait déjà évoqué la possibilité que des sanctions ciblées soient mises en place.

Vers une intervention des instances internationales ?

Impuissant au Gabon, et ce malgré le climat social délétère et la myriade de contestations qui affaiblissent davantage le régime, l’opposant Jean Ping est contraint de se tourner vers les instances internationales. La diaspora constituée en résistance lui sert de caisse de résonance, et des porte-parole tels que Séraphin Moundounga (ancien ministre de la Justice d’Ali Bongo), Me Moukagni Iwangou et Laurence Ndong; relaient son message auprès des instances internationales, notamment auprès de l’Union Européenne, des Nations Unies, du gouvernement français et américain.

Mais au grand dam de ses partisans, rien ne laisse croire que la situation est prête de changer et qu’Ali Bongo céderait le pouvoir à Jean Ping. Ce dernier a reçu le soutien de nombreux parlementaires européens qui reconnaissent sans le dire sa victoire. Mais ils ne parviennent pourtant pas à obtenir des sanctions à l’encontre d’Ali Bongo.

Ne peut-on pas espérer que tout comme Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, et Adama Barrow en Gambie, Jean Ping aussi reçoive à son tour le soutien des instances internationales et des pays de la sous-région ? Ou alors, comme Sassou Nguesso au Congo, Ali Bongo jouirait-il d’une souplesse, d’une protection, ou d’une tolérance particulière

Quelles issues possibles après un dialogue

Même s’il y a eu quelques dissidents, à l’instar de René Ndemezo Obiang, le camp de Jean Ping est catégorique : il ne dialoguera pas avec Ali Bongo tant que les autorités n’auront pas annoncé le véritable bilan dû aux décès pendant les émeutes et qu’il ne reconnaîtra pas Jean Ping comme vainqueur des élections.

En 1994, le Gabon a connu une crise similaire, qui a conduit le pays à la Conférence Nationale et aux Accords de Paris, où la classe politique a pu obtenir entre autres un gouvernement d’union nationale, plusieurs réformes constitutionnelles, et un meilleur cadre législatif pour l’organisation des élections. Ce fut une «?victoire?» de courte durée, puisque plusieurs de ces acquis ont été perdus quelques années plus tard, à l’image de la durée du mandat (de 5 à 7 ans), de la limitation du nombre de mandats (de 2 à illimité), de l’élection à deux tours, etc. Un argument en plus en défaveur du dialogue tel qu’il est proposé par Ali Bongo.

Législatives ou pas de législatives

Telle est la question que se posent désormais les Gabonais. Faut-il aller aux législatives, et ainsi risquer de légitimer la prise de fonction d’Ali Bongo Ces élections mettront en scène exactement les mêmes acteurs, puisque la très contestée Cour constitutionnelle n’a démis aucun de ses membres, et que René Aboghé Ella, lui aussi très contesté, a été reconduit à la tête de la Commission Électorale Nationale Autonome et Permanente (CENAP). L’opposition n’a jusqu’à présent eu aucune garantie ni aucun signe que les dispositions puissent être différentes. Les mêmes causes entraîneront-elles pas les mêmes effets

Faut-il plutôt ne pas y aller, continuer de résister, mais prendre dans ce cas le risque de laisser le pays dans les seules mains du parti au pouvoir

Quelle suite Jean Ping compte-t-il donner à tout cela

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