Libre propos : De la question (problème) anglophone au Cameroun

Le Cameroun vit ces dernières années, une crise multiforme ou alors plusieurs crises qui se chevauchent. La crise économique est un fait que personne ne peut contester après la rencontre des chefs d’État de la CEMAC en décembre invitant à l’accentuation de l’austérité dans cette zone économique. La guerre contre Boko haram et la criminalité urbaine couplée au grand banditisme attestent d’une crise sécuritaire. Les drames sociaux fréquents matérialisés par la qualité des hôpitaux, des écoles, et l’absence complète d’une politique publique sociale expliquent à suffisance la crise sociale. Il ne manquait plus qu’une crise identitaire pour confirmer ce mal-être national. Le problème anglophone qui est vieux, par ailleurs de plusieurs décennies a donc permis de mettre à nu l’état de fébrilité de ce pays. Pour moi donc, ce n’est pas un problème en lui-même, mais l’une des manifestations des crises conjuguées qui touchent actuellement le Cameroun. Il convient d’affirmer donc péremptoirement que cette question (problème) anglophone entrainera le Cameroun dans une crise politique grave, si elle n’est pas réglée à sa racine en intégrant les autres crises parallèles que traverse le pays.

De la langue à l’essence: la nécessité d’aller plus loin

Le problème anglophone se définit de plusieurs façons et pour en avoir la teneur entière, je vous invite à lire le mémorandum des évêques anglophones du Cameroun. Pour moi loin des débats sur l’histoire de la construction de l’État camerounais, le problème anglophone est d’abord une question métaphysique. C’est la question du Qui suis-je?

Les questions de traduction d’instruments juridiques du français à l’anglais ont viré à des manifestations monstres, exacerbées elles-mêmes par la violence et l’abus de pouvoir. Des revendications syndicales ont fait place à des appels sécessionnistes et fédéralistes. Ce saut en avant interroge bien évidemment sur les motivations des premières revendications. Mais il aurait été naïf de croire que la langue ne fait pas partie de notre essence. La langue est un outil de communication de notre être.

Pour Heidegger le « discours », constitue la structure ontologique de base du Dasein (l’être). Il est naïf de croire qu’être francophone ou anglophone se limite à la pratique du français ou de l’anglais. L’adoption et la valorisation de ces deux langues n’ont contribué à faire de nous que des «néocolonisés» essayant de conserver un modèle d’expression de notre être par rapport aux colonisateurs. Le colon n’était pas que motivé par le désir d’accroitre la pratique de sa langue, mais visait bien la propagande d’un modèle identitaire et culturel. Se définir par la langue coloniale qu’on pratique s’est aussi se maintenir dans ce piège originel et cela est valable pour les francophones et les anglophones.

L’échec de la décolonisation: Sortir de la grande nuit

L’Afrique noire décolonisée ou néocolonisée n’a donc jamais su sortir de ce piège identitaire en se définissant par elle et pour elle-même. La crise identitaire au Cameroun n’est qu’une expression de l’échec de la gestion de l’héritage coloniale. La question du franc CFA qui a manqué de peu une seconde dévaluation est aussi la manifestation de la dimension économique et monétaire de cet échec. Ainsi pourrait-on parler, du système éducatif, juridique, politique, etc.

Les violences transfrontalières exprimées aujourd’hui par le terrorisme et l’entrepreneuriat de l’insécurité expriment l’échec de gouvernance et de modèle d’État postcolonial souhaités.

La question anglophone au Cameroun est alors le signe même d’un échec de construction d’un État et d’une Nation décolonisés et décomplexés des constructions linguistiques et culturelles de la période coloniale. Il est étonnant quand même que ni les anglophones ni les francophones ne se réclament d’un héritage allemand ni sur le plan linguistique ni sur le plan culturel et scientifique après pourtant 32 ans de “colonisation allemande” (entre guillemets parce que techniquement ce n’était pas une colonisation, mais un traité). Se réclamer donc d’un héritage colonial français et anglais c’est clairement démontré une certaine captivité dans la colonisation 57 ans plus tard. Nous sommes donc restés francophones et anglophones sans bâtir notre camerounité et en faisant dans camerouniaiseries.

Une opportunité pour le Cameroun : exister par soi-même

Il est naïf de croire qu’en 50 ans les parties anglophones et francophones ne sont restées que des zones géographiques où se pratiquent des langues étrangères sans que cela n’ait un impact sur une certaine manière d’être. Le problème posé aujourd’hui qu’il soit dans sa dimension purement linguistique en ce qui concerne la traduction de texte de loi, dans sa dimension systémique en ce qui concerne des systèmes scolaires, académiques et judiciaires ou encore dans sa dimension politique en ce qui concerne la forme de l’État et le respect des droits fondamentaux, constitue une opportunité dans la redéfinition de l’être et l’essence du Cameroun.

C’est quoi être un Camerounais aujourd’hui? C’est quoi être un anglophone ou un francophone au Cameroun? Dans les pays africains où ces questions ont été ignorées, la violence et l’horreur ont ouvert le débat. Du Rwanda, à la Côte d’Ivoire et du Nigeria à la Centrafrique, lorsque ces fâcheuses questions ont été ignorées, des alibis ethniques, linguistiques ou autres ont suffi à mettre le feu et le sang. Le débat actuel au Cameroun se limite malheureusement aux années coloniales, 1961, 1972, etc. comme repères historiques. Au lieu de s’interroger sur ce qu’on a fait de nous, interrogeons sur ce que nous-mêmes nous avons fait de ce qu’on a fait de nous.

Que faire en attendant? La sacralité des droits fondamentaux

En attendant que la question soit alors posée différemment, il n’en demeure pas moins qu’il y’a un problème anglophone et que les anglophones sont discriminés et leurs droits fondamentaux bafoués.

Au-delà des revendications posées constituant elles-mêmes des violations à leurs droits, les violences policières ont inclus des traitements inhumains et dégradants, des violences sexuelles dans un pays dit civilisé, des arrestations et détentions arbitraires et une négation du droit d’expression et d’opinion entre autres. La constitution camerounaise et les engagements internationaux du Cameroun ne peuvent pas être autant malmenés. Non seulement les violences doivent cesser, mais aussi les préjudices doivent être réparés.Le dialogue et la médiation nécessaire pour la résolution non violente de ces questions ne peuvent donc pas se limiter aux seuls enseignants et avocats anglophones, mais s’étendre au Cameroun entier pour redéfinir notre trajectoire et éviter que l’histoire nous dicte la conduite à tenir.

Isidore Collins Ngueuleu Djeuga

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