Mossadeck Bally : « Le franc CFA nous rend paresseux »

Mossadeck Bally, PDG du groupe Azalai Hotel

Invité à une émission de débat composé d’un plateau d’hommes d’affaires sur RFI, Mossadeck Bally, le PDG du groupe Azalai Hôtel s’est prononcé sur le débat sur l’utilisation du franc CFA et ses liens intrinsèques avec la France et l’Euro. S’appuyant sur l’expérience de son groupe, présent dans 8 pays africains dont certains disposent de leur propre monnaie (Mauritanie et Guinée Conakry), l’homme d’affaires malien estime que le franc CFA dans son fonctionnement actuel favorise les importations au détriment de la production et que la stabilité monétaire qu’il procure rendrait moins créatif.

« Nos économies ne peuvent pas être compétitives avec une monnaie forte. Ce n’est pas possible »

« Le plus grand défaut du franc CFA est qu’il nous rend paresseux […] c’est une monnaie qui facilite l’importation, mais qui pénalise la production nationale et locale. » C’est ainsi que Mossadeck Bally a résumé l’opinion qu’il a du franc CFA dont l’utilisation et le fonctionnement font débat dans les milieux économiques, dans les cercles panafricanistes et plus largement dans l’opinion publique africaine.

Prenant l’exemple des pays africains qui ont une monnaie non convertible, le PDG du plus grand groupe hôtelier d’Afrique de l’Ouest francophone doit avoir constaté que « Les pays qui ne sont pas dans la zone CFA s’ajustent en permanence. Ça les oblige à être créatifs et à trouver des solutions locales ». Il en conclut que si on veut développer nos pays, on ne pourra pas s’exonérer d’un ajustement monétaire continu. Mossadeck Bally a ainsi marqué sa préférence pour l’adoption d’une monnaie moins forte et par conséquent pour une dévaluation monétaire.

Pour appuyer son argumentation, le chef d’entreprise a comparé le Ghana et la Côte d’Ivoire, 2 pays qui présentent des similarités culturelles, géographiques et sociales avec la différence que le Ghana dispose de sa propre monnaie. Il conclut que le Ghana a une avance industrielle sur la Côte d’Ivoire. « Nos économies ne peuvent pas être compétitives avec une monnaie forte. Ce n’est pas possible […] prenez le Ghana et la Côte d’Ivoire, 2 pays qui sont totalement similaires, vous avez un pays qui a sa propre monnaie, le Cédi, et l’autre qui a le CFA. Le Ghana est nettement plus industrialisé que la Côte d’Ivoire (pourtant la Côte d’Ivoire) est l’un des pays qui a été le mieux géré après les indépendances ». Pour rappel, le produit intérieur brut (PIB) qui traduit la richesse nationale du Ghana et de la Côte d’Ivoire en 2015 était évalué respectivement de 36 et 32 milliards de dollars.

« La peur de sortir aujourd’hui du franc CFA, c’est la peur de la mauvaise gouvernance »

S’exprimant sur les craintes relatives à la sortie du franc CFA, Mossadeck Bally a estimé qu’elles résident d’abord dans la mauvaise gouvernance monétaire que pourraient faire les responsables politiques en l’absence d’une tutelle française.

Poursuivant son explication, le milliardaire malien s’est interrogé sur la capacité des Africains à gérer de façon commune et rigoureusement une monnaie sans abandonner le principe de solidarité inter-états qui préside au fonctionnement du franc CFA dans sa forme actuelle. « La peur de sortir aujourd’hui du franc CFA, c’est la peur de la mauvaise gouvernance, de la mauvaise gestion de la part nos politiques. Aujourd’hui la France est là donc les choses sont plus ou moins bien gérées. Demain quand nous serons entre nous, on pourra gérer avec une rigueur macroéconomique notre monnaie commune ? Si oui […] on est prêt pour sortir et nous libérer de ces liens avec le Trésor public français. Je pense que ça prendra du temps » a-t-il dit.

Mossadeck Bally a par ailleurs estimé que la sortie du franc CFA était inéluctable dans le temps. Il a souligné que des projets de monnaies alternatives existent même s’ils ne sont pas encore aboutis : « Il y a le projet de la monnaie commune de la CEDEAO, j’espère qu’il va aboutir [bien que] reporté plusieurs fois » a-t-il rappelé en faisant référence à l’Eco, le projet de monnaie commune que devrait à terme adopter l’ensemble des pays de la CEDEAO.

« Il faut faire en sorte que le franc CFA soit arrimé à un panier de monnaies »

Convaincu que le franc CFA doit a minima être réformé, Mossadeck Bally a proposé d’organiser l’évolution de la monnaie commune en 2 étapes. La première consisterait à arrimer le franc CFA à un panier de devises pour permettre un ajustement monétaire permanent qui affaiblirait progressivement cette monnaie. La seconde consisterait à faire en sorte que les Africains en assurent eux-mêmes la pleine gestion sans en référer à la France. « Il faut aller par étape. Première étape, on garde les liens avec le Trésor français. On met en place une monnaie qui fluctue avec un panier de monnaie pour permettre à nous économie de s’ajuster naturellement […] Ensuite si on a la volonté politique d’être ensemble sans le gendarme français, on enlève le lien avec le Trésor français et on gère nous-mêmes notre monnaie commune ensemble » a-t-il plaidé, convaincu que c’est la meilleure façon de procéder pour les pays africains membres de la zone Franc.

Au sujet des réserves de change déposées au Trésor français par les pays qui ont en partage le franc CFA, Mossadeck Bally a affirmé : « Le franc CFA c’est notre monnaie. Les réserves de changes qui sont au Trésor français ce sont nos réserves de change. Ce n’est pas la France qui met l’argent là-bas. La raison pour laquelle ces réserves sont là-bas c’est parce que je pense que nos politiques ont été incapables de rapatrier cette souveraineté et de la gérer suivant les normes internationales ».

Concernant la dévaluation à laquelle les pays africains membres de la CEMAC ont échappé en décembre dernier à l’issue d’un sommet des chefs d’État auquel participaient la directrice du FMI, Christine Lagarde et le ministre français des Finances Michel Sapin, Mossadeck Bally a fait le constat qu’à chaque fois qu’on évoque une dévaluation du franc CFA, c’est toujours sous la forme d’un ajustement brutal. En effet à l’issue de la réunion de Yaoundé (Cameroun), on parlait des projections d’une dévaluation monétaire de 50%. « Il faut faire en sorte que le franc CFA soit arrimé à un panier de monnaie pour permettre justement qu’on n’ait pas chaque 20 ans une dévaluation brutale et que chaque fois on nous menace. Parce que tous les pays du monde font de l’ajustement y compris les États-Unis.» a-t-il défendu.

Enfin, Mossadeck Bally a plaidé pour la mise en place de banque centrale autonome et déconnecté du pouvoir politique. Pour lui les gouverneurs des banques centrales  doivent être choisis sur la base de dossiers de candidature où le meilleur serait sélectionné et bénéficierait d’un mandat qui ne pourrait être révoqué. Ce gouverneur ainsi choisi gèrerait la monnaie suivant les besoins des pays africains.

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