[Opinion] L’inceste dans les sociétés africaines d’aujourd’hui

 

L’inceste renvoie, principalement, à une relation sexuelle entre deux personnes apparentées et, dont le mariage est prohibé par le droit coutumier et/ou le code civil. Certains liens de parenté sont plus intransigeants que d’autres sur l’inceste.

Par ordre d’importance, selon les traditions africaines, il y a d’abord le lien de sang, il concerne la filiation directe (ascendants-descendants, fratries de mêmes géniteurs, cousins paternels pour les sociétés patriarcales et cousins maternels pour les matriarcales), c’est le type de parenté qu’Emile Durkheim, Sigmund Freud ensuite, et Lévi Strauss appellent la « filiation totémique », et la filiation indirecte (cousins de la famille élargie) ; ensuite, il y a la parenté par alliance (concubinage ou mariage) ; et enfin la parenté par adoption. Du point de vue traditionnel, tous ces liens sont sacrés à des degrés divers, et la gravité de l’inceste – et ses conséquences – est fonction du lien de parenté dans lequel il s’est produit.

L’interdit protecteur et les libertés individuelles

Il faut dire, en toute sincérité, que les sociétés africaines traditionnelles sont un univers particulier en termes de libertés individuelles, selon les sociétés dites modernes. C’est un environnement imbibé d’interdits liés aux règles de la coutume et au respect de leurs spiritualités. Se sont ajoutées, à côté de ce monde quelque peu coercitif, les religions importées (Christianisme et Islam) et leur prépondérance à la soumission, au sacrifice, surtout l’Islam.

En effet, l’inceste est un coup porté sur ce qu’on appelle la « Ceinture brodée » que constitue le clan. Il consiste à rompre cette ceinture de sécurité familiale ou clanique. Aussi faut-il souligner que Castus, en latin, renvoie à : pur, pudique, intègre, chaste, religieux, qui touche à la fondation de la société. Pour cela, l’inceste ou Incestus, en latin, signifie : impur, impudique, souillé, dévalué, déchu. Ce caractère religieux donne une dimension sacrée au cordon que brise l’acte sexuel incestueux. On le retrouve notamment dans la langue fang (langue de l’ethnie gabonaise du même nom) où, Nsem renvoie, à la fois, à l’inceste et au péché (faute chez les religions importées). Autrement dit, l’inceste fait partie des péchés qui touchent directement l’ordre fondateur, à l’intouchable.

Si donc l’inceste se cache derrière l’interdit fondamental, comment et pourquoi en arrive-t-on à le transgresser ?

Les causes sont autant multiples que complexes. Mais les principales sont : l’ignorance due au manque de transmission des valeurs traditionnelles par les ainés aux cadets ; l’esprit iconoclaste ou la revendication d’une pseudo liberté que donne l’éducation moderne occidentale ; une préparation ou pacte mystique que les fang appellent akiè’è, qui veut littéralement dire promis à ; la confiance et la complicité exagérées entre membres d’une même famille, d’un même clan ; et l’influence psychologique que peut exercer un membre sur un autre, exactement comme le rapport du maître et l’esclave, du pasteur et ses disciples, ou encore du tyran et ses larbins.

Aussi de nos jours, les relations incestueuses vont au-delà de la relation traditionnelle homme-femme. Il est de plus en plus possible de voir deux personnes apparentées, de même sexe, se lancer dans une aventure incestueuse. Elles commettent ainsi un double impénitence aux yeux des garants des coutumes et mœurs africaines : l’homosexualité (pratique pas encore vraiment acceptée en Afrique) et l’inceste. C’est à ce niveau que le tabou et la gestion du secret interviennent.

Tabou et gestion du secret incestueux

Le phénomène de l’inceste se vit comme une obsession permanente, aussi bien dans la famille restreinte qu’à l’échelle clanique. L’inceste est un fantôme qui guette tout le monde, adultes et jeunes, et fait de tous le gendarme de chacun. Evidemment, les jeunes générations sont plus vulnérables, plus attachées aux pulsionnelles et moins subtiles dans les actes. Cela dit, la majorité des relations incestueuses enregistrées en Afrique concernent les jeunes, tandis que les adultes réprimandent et rappellent au respect des liens de parenté. Mais c’est en grandissant, ayant accès aux secrets des oracles, qu’on découvre, dans le village ou au quartier, que tel est un fils ou une fille née d’une union incestueuse. Pour ainsi dire, l’inceste naît de la mort du secret. Tant que le secret est bien conservé, les deux protagonistes le gèreraient, avec ce qu’il implique comme peurs, frustrations, traumatismes et fantasmes, jusqu’à ce que les proches le sussent.

Et dans les cas où l’inceste est su, il est tu, on en fait un tabou pour conjurer le sort. Sinon, il devient la preuve que telle famille a failli à l’éducation ancestrale de ses enfants, et que ceux-ci ne respectent plus rien, étant donné qu’ils ont érodé le lien sacré. Par conséquent, ils deviennent infréquentables, au risque de propager leur salissure.

Malheureusement, dans les sociétés traditionnelles africaines, la parenté, le sacré est fondé sur l’interdit et le tabou. Le ne pas faire et ne pas dire accompagnent toute sorte de pratiques culturelles importantes. D’ailleurs, les choix, les séductions, les fréquentations se font, non pas selon les libertés et les capacités des uns et des autres, mais d’abord selon les interdits. Après les salutations, l’éducation sexuelle fang, par exemple, recommande de demander ensuite à la demoiselle à quelle tribu elle appartient, afin de prévenir l’inceste. Justement au sujet des populations primitives australiennes qu’il a étudiées, Sigmund Freud dit que « l’ensemble de leur organisation sociale semble même subordonnée (à l’interdiction la plus rigoureuse des rapports sexuels incestueux) ». Il montre par là le respect du lien totémique du groupe, mais aussi le caractère coercitif de ce lien sur les membres.

En somme, retenons que l’inceste est lié à l’interdit. Il est complexe comme phénomène, vicieux dans la gestion de son secret et traumatisant dans ses manifestations. Ensuite, puisqu’il touche le côté intime de l’individu et du groupe, il séduit, voire, harcèle sous caution de tabou. Enfin, l’inceste est certainement l’un des objets de plus grands secrets que puissent cacher une ou plusieurs familles.

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