[Opinion] « Noir » : cette couleur qui dérange

Une femme noire
© Dark Girls

Opinion (Africapostnews) – La femme en général, quelle que soit son origine, est fatiguée. En effet, les critères et modèles de beauté sont aussi larges qu’impossibles à répondre entièrement. Pour trouver chaussure à son pied ou juste se sentir valorisée ou/et acceptée par la société, c’est simple : soyez plantureuse ou mince, ayez une bouche pulpeuse ou fine et n’oubliez pas ce fameux accessoire, votre peau, qui selon les lieux doit être claire ou foncée.

S’il est indéniable que ces critères existent depuis la nuit des temps, une modification est apparente : le mélange des genres. Dans un (très) bref raccourci, disons qu’il n’est pas rare de voir une femme occidentale s’adonner à des séances d’UVs pendant que son homologue noire choisit de s’éclaircir la peau, en soit de se dépigmenter.

A l’heure où commencent à émerger certains mouvements glorifiant la « Black beauty » notamment à travers l’hashtag « #BlackGirlMagic », la dépigmentation volontaire apparaît comme un fléau tenace accompagnant le quotidien de la communauté noire. En effet, cette pratique en plus d’être artificielle est avant tout nocive pour la peau car les produits la permettant sont essentiellement composés d’éléments corrosifs tels que l’hydroquinone, le sel de mercure, la cortisone et les corticoïdes qui assemblés constituent un cocktail explosif.

L’interdiction formelle : le cas de la Côte d’Ivoire

Au Burkina Faso, les publicités vantant les mérites des crèmes éclaircissantes sont interdites depuis une dizaine d’années. La République démocratique du Congo, quant à elle, interdit la fabrication, la commercialisation et l’utilisation des produits décapants depuis 2006. Mais c’est en Côte d’Ivoire où des mesures drastiques à l’égard du « tchatcho » comme l’appellent les ivoiriens, ont été prises.

Depuis avril 2015, la fabrication, la commercialisation et l’utilisation de certains produits éclaircissants sont interdites en Côte d’Ivoire. Une décision prise lors du Conseil des ministres et qui s’avère comme une première en Afrique de l’Ouest. Ainsi, sont frappés d’interdiction les produits cosmétiques contenant plus de 2% d’hydroquinone, du mercure, des cortisones ou de la vitamine A. Ce sont ceux qui entraînent certains cancers de la peau, des cas de diabète et d’hypertension, une forte sudation, une pilosité prononcée surtout sur le visage ou encore des odeurs corporelles nauséabondes.

Toutefois, l’interdiction ne touche que les moins aisés car comme dans beaucoup de domaines, la dépigmentation n’a pas les mêmes conséquences selon qu’on soit riche ou pauvre.

Les campagnes de sensibilisation : le cas du Sénégal

L’Organisation mondiale de la santé mentionnait déjà des chiffres alarmants dans son rapport sur la santé publique et l’environnement daté de 2011. Environ 25% des femmes au Mali utilisent régulièrement des produits éclaircissants, quant au Togo elles sont 59% et que la proportion atteint 77% au Nigéria. Face à ces chiffres, des actions d’information, de formation et de sensibilisation sont nécessaires dans tous les pays concernés par ce phénomène.

Au Sénégal, presque 75% des femmes en font usage. Sur l’un des grands marchés de Dakar, les produits pour se blanchir la peau sont en vente libre. « Communément on l’appelle le khessal. Etymologiquement en wolof, ça veut dire « devenir blanche » ». Sur l’étiquette il est écrit « Lait traitant éclaircissant ». Dans les détails, on y trouve du pétrole, du bromide, de la glycérine.

Dans ce pays de la Téranga, la société civile multiplie les campagnes de lutte contre le blanchiment de la peau mais elle n’a pas encore été suivie par une action gouvernementale. En 2012, citoyens et professionnels de la santé s’associent autour du mouvement « Ñuul Kukk » (complètement noire, en wolof).  Pour sa coordinatrice, Aisha Dème, « Ñuul Kukk est d’abord une initiative citoyenne. C’est personne et tout le monde à la fois ». En effet, le mouvement réactionnaire débute lorsqu’une campagne publicitaire pour une crème éclaircissante, Khess petch (toute claire, en wolof), envahi les rues de la capitale du Sénégal, provoquant l’ire de la population dakaroise. Depuis, bien que plus discrète, la campagne de communication afin de promouvoir la beauté noire et dénoncer l’utilisation de ces produits dangereux pour la santé continue.

Doit-on blâmer la société ?

Interdire un produit, hormis proliférer les marchés noirs, s’avère presque inutile. En effet, aucune baisse significative ne fut notée dans le cas ivoirien. Dès lors, s’attaquer aux sources même du problème apparaît comme la meilleure solution. En effet, la fermeté n’a jamais été qu’un rempart qui au bout d’un certain temps se délite. Il paraît nécessaire de nous intéresser aux motifs qui souvent peuvent se regrouper  autour d’un même mot.

Récemment, un ancien reportage de la RTS intitulé « noir cette couleur qui dérange » a refait surface sur les réseaux sociaux. Dans celui-ci, on peut entendre entre autres le témoignage d’une femme assimilant l’éclaircissement à une astuce de beauté comme une autre. En effet : « Quand tu vas à un mariage, si tu es noire, tu n’apparais pas sur les photos. Depuis que je suis plus claire, on me met devant et on me regarde plus », confie-t-elle au micro de la chaîne nationale sénégalaise.

Il semblerait que près de 90% des femmes qui utilisent des produits éclaircissants le font pour un ordre esthétique. Plusieurs personnes invoquent le fait que si les femmes s’éclaircissent la peau c’est pour l’unique raison que les femmes sont persuadées que les hommes préfèrent les femmes claires, un peu comme on avait l’habitude d’entendre que les hommes préfèrent les blondes. Ainsi les motifs poussant ces femmes à s’adonner à cette pratique se résume en deux mots : la société. Cette société qui juge, cette société qui bannis, cette société à qui nous aspirons à appartenir. Alors comment en est-on arrivé là ?  

Couleur ébène, couleur des miennes

Cet article est uniquement question de la dépigmentation volontaire inhérente à des raisons esthétiques. Pourquoi certaines africaines, souvent conscientes du préjudice qu’elles font subir à leur peau, choisissent tout de même de se dépigmenter ?

En 1945, on pouvait extraire du fameux poème « Femme noire » rédigé par L.S.Senghor et tirée de son fameux recueil Chants d’ombre quelques vers faisant l’apologie de la couleur ébène :

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
[…]
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
[…]
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Alors qu’est-ce qui a changé en 73ans ?  

Le phénomène de dépigmentation de la peau, selon une étude de Afrikhepri ,est apparu en Afrique à la fin des années 60. L’éclaircissement de la peau par différents procédés est pratiqué dans plusieurs régions d’Afrique, mais les principaux pays touchés par ce phénomène sont le Togo, le Sénégal, le Mali, le Congo (où beaucoup d’hommes s’éclaircissent la peau également) et l’Afrique du Sud. 

Les nouvelles technologies de communication et de loisirs mises en place depuis les trente glorieuses ont participé à la modification de la représentation de la femme.

Ce phénomène – récent- questionne l’implantation des modèles. Le premier pays où la dépigmentation de la peau fut observée est l’Afrique du Sud. Dans ce cas précis, l’histoire particulière et difficile de la ségrégation peut être prise comme un élément ayant favorisé l’implantation des complexes. En effet, elle participa à la diffusion de l’image d’une femme idéale qui serait de traits européens. Cette diffusion, non seulement véhiculée sur le terrain, est relayée par le cinéma et plus tard, la télévision.

Toutefois, de nos jours, ce n’est plus le « colon » qui implante sa vision de la femme idéale mais l’africain lui-même. Un seul exemple suffit, celui des clips vidéo où l’essentiel des filles engagées sont de teint clair. De plus, les stars elles-mêmes participent au développement du phénomène en ayant recours également aux produits éclaircissants. Par ailleurs, sur twitter, un « thread » des femmes des joueurs (africains) de l’équipe de France, a été largement commenté par la twittosphère. Dans celui-ci, il s’est avéré que les campagnes des joueurs étaient pour l’essentiel blanches ou métisses, un constat qui fut blâmé par beaucoup.

Ces exemples mis en ensemble, participent à renforcer les complexes.

Pour conclure, et pour reprendre les mots d’un certain Julien Leclerc : Femme, quelque soit ta couleur de peau, ton physique ou tes origines, « je vous aime ». Soyons fières et naturelles.

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