Opinion : pourquoi fallait-il s'indigner de l'expulsion de Kemi Seba du Sénégal ?

Par Ted Mve Essono

Opinion (Africapostnews)  – Le personnage de KEMI SEBA peut plaire ou non. Il est, à lui seul, un sujet de questionnement allant même au-delà de sa renommée controversée. Il n’en demeure pas moins qu’il soit opportun de faire notre opinion des implications qui découlent de sa possible et prétendue expulsion du Sénégal vers la France.

Activiste, Militant panafricaniste et chroniqueur politique essayiste et conférencier, Kemi Seba a commencé son activisme en France. Il faut préciser en effet qu’il milite depuis les années 2000 pour les droits et l’identité du peuple noir. Il suit ainsi les traces des initiateurs de mouvements afro américains tels que la « Renaissance » et « Black Panther ». Mais plus pratiquement, Seba a lui-même créé des mouvements comme « Tribu Ka » ou « Génération Kemi Seba » pour exprimer et même imprimer ses idées dans la vie réelle.

Evidemment son activisme, et surtout son hyper activité lui ont coûté des condamnations et plusieurs amendes. Même s’il est à noter qu’il a toujours considéré cet acharnement médiatico-juridique comme faisant partie du combat, comme étant aussi le signe que son message passe. Cette cabale lui a tout autant valu un prix de la « Résistance africaine » décerné par l’Institut Africain de Management, en mars 2005. Seba quitte la France en février 2011 pour le Sénégal, pays africain où il a retrouvé la chaleur et la raison de vivre. Il n’a pas attendu des mois pour continuer son combat.

Après avoir brûlé un billet de 5000 franc CFA pour symboliser le rejet des africains de cette monnaie de soumission, suite à la plainte de la CDAO, il a été arrêté, jugé et relaxé. On a condamné les outrances de Kemi Seba. Mais jugera-t-on les outrages du Franc CFA ? Au moment où on parle de son expulsion vers la France, certes son pays, la communauté africaine, et partant, la jeunesse se demande ce qu’est devenu le Sénégal d’antan ? Où est ce pays démocratique qui montrait la voix au pays francophones ? Où est le Sénégal des militants de l’indépendance des années 60 à 90 ? Qu’es-tu devenue Teranga ? Où as-tu abandonné ton instinct de mère ?

Kemi Seba est un fils d’Afrique

De son vrai nom  Stellio Gilles Robert Capo Chichi, K. Seba est né en France le 9 décembre 1981, à Strasbourg. De couleur noire, voire, sombre, il revendique cette identité, notamment dans son livre Supra Négritude. Une dédicace aux pères du Mouvement de la Négritude des années 30 tels qu’Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et Sédar Senghor. Son intérêt des questions d’identité et des rapports entre différentes communautés est devenu presqu’obsessionnel.

Il adopte le pseudonyme « Kemi Seba » qui veut dire « Etoile noire » en égyptien. Il marque par ce nom son attachement à l’Afrique comme la terre de ses ancêtres. Justement, il est d’origine béninoise. Le Bénin étant un pays où la tradition est le socle de toute la société. Le nom Seba y a une signification particulière. Ceci explique son hypothèse de la « Tradition primordiale » explicitée dans son livre Black Nihilism. Une vision qui place l’Afrique comme le centre de la civilisation humaine et mère des traditions. Vision qu’il ne faut confondre avec l’Afrocentricité (« L’Afrique est le centre du monde » somme comme un antiracisme raciste). Or, Kemi Seba est dans la résistance.

Le fait même d’effectuer un retour en Afrique en quittant la France, est symbole d’une conscience efficiente et effective de la résistance. Il a parcouru par là le sens inverse des millions de départs suicidaires des jeunes africains vers l’Occident. Qu’il ait raison ou tort, le peuple africain semble l’avoir accueilli comme un fils et le suit attentivement, malgré quelques dérives langagières et son alignement en faveur de certains dictateurs. Rompu au combat contre l’impérialisme politique et économique occidental, le peuple africain reconnait K. Seba comme un combattant, que cela nous plaise ou pas.

On peut lui reprocher aussi cette sorte d’arrogance, de condescendance, son statut de polémiste pamphlétaire ou même cette répugnance anti-l’Autre (Cet autre impérialiste et trop envahissant, omniprésent en Afrique, même dans ses forêts interdites). Mais il est inadmissible qu’on traite un Africain, militant de la cause du peuple noir, français de nationalité soit-il, comme un criminel pour ses idées. Le Sénégal a le droit d’expulser Seba vers un autre pays africain. Mais pourquoi vers la France ? On supporte mal l’hypothèse suivant laquelle ce sont les africains eux-mêmes qui vendaient leurs frères aux esclavagistes. Le Sénégal vient de se trahir en effet. Kemi Seba n’a tué personne, comme les esclaves dans le passé. D’ailleurs aucun humain, africain ou non, Noir ou pas, ne mérite d’être traité de la sorte dans un pays africain. L’hospitalité africaine est suffisamment légendaire, même si ses valeurs sont bradées par des préfets d’un genre aussi bien nouveau qu’étrange.

Les Etats africains dirigés par des ennemis de la conscience africaine

Il est devenu difficile de donner le nom d’un dirigeant africain ayant la conscience africaine plein la tête et les yeux. Entendons par conscience africaine cette idée que l’Afrique a une conscience, une vision du monde, de l’humain, des choses et des êtres qui la caractérise. Ailleurs, on fait un strict distingo, on identifie clairement l’Afrique par ses littératures, sa philosophie, son art, sa musique, ses croyances, etc. Il est presqu’impossible de sortir le nom d’un dirigeant africain qui sache mettre toute cette richesse en valeur dans sa façon de gouverner. Puisqu’on manque à cette conscience africaine, vu qu’on lui fait entorse et luxation, on peut se permettre de jeter un Africain hors de l’Afrique au moment où ce continent a besoin de ses enfants pour le défendre. Déconnecté de cette conscience maîtresse, on cautionne la servitude au Franc CFA, le paternalisme politique occidental, l’asphyxie économique, le parrainage spirituel, le tutorat intellectuel et l’imposition des bases militaires sur ce continent.

Un Africain normal vit ces abus, mais les dénonce et les combat à un moment donné. On ne peut être conscient des enjeux du 21e siècle et ignorer que l’Afrique va devoir supporter les attaques de toutes parts à cause de ses richesses, notamment de ses partenaires séculaires et même de ses amis. On ne plus mettre les œillères aujourd’hui que demain, si l’Africain ne résiste pas, il sera de plus en plus malade et davantage plus pauvre que ses arrières grands-parents. Pourtant, arrive le temps où on viendra exploiter les richesses sous sa concession, et même sous son lit.

On aurait pu faire le choix de revenir sur la cohérence des actions de Kemi Seba depuis qu’il vit au Sénégal, afin de prouver sa conscience de la résistance contre l’impérialisme occidental. On aurait dû faire un bref rappel historique pour rafraîchir la mémoire de certains et, établir un isomorphisme entre les pères des indépendances africaines comme Nkrumah, Lumumba, Sankara…et Seba. On aurait pu. On aurait dû tant de choses tant de fois. Mais toujours est-il que bon nombre d’Africains voue le culte à ces vaillants combattants africains tout en éprouvant un vil mépris pour Kemi Seba. Plusieurs d’entre eux disent avoir voulu combattre aux côtés des figures de proue des indépendances et pourtant, ils n’osent point mettre le nez dehors quand le peuple africain manifeste contre les pantins qui dirigent de père en fils et de quel saint encore…Ils n’osent pas s’indigner. Ils n’osent surtout pas s’indigner pour l’eau, la terre et le feu dont on les prive chez eux en ville comme au village.

L’Afrique est morte dans nos têtes. Survivra-t-elle au moins dans nos tripes et dans nos cœurs ?

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