Sénégal : Non Messieurs, aucun argument ne peut conduire à la justification du viol (encore moins ceux nous assimilant à des animaux !)

« Nopiwouma » qui signifie en Wolof « je ne me tais pas », est une campagne pour la libération de la parole des victimes de viol au Sénégal ©?Twitter

[Opinion] – Tout commence samedi soir sur la TFM lors de la fameuse émission Jakkarlo (Confrontation) animée en direct par Bouba Ndour, frère de l’artiste et propriétaire de la chaîne Youssou Ndour. Lors d’un débat sur le viol des femmes au Sénégal, le professeur de philosophie au lycée Limaloulaye de Dakar et accessoirement chroniqueur de l’émission, Songhé Diouf, tranche : « Je vais couper la poire en deux […] Nous aussi nous devons porter plainte parce que vous faites tout pour que nous vous violons et quand nous vous violons nous allons en prison et vous qui avez tout fait pour qu’on vous viole vous continuez à être libre ». En effet, il est vrai que les conséquences physiques et psychologiques du viol sont fantaisistes, soit. Face aux réactions sur le plateau, le professeur persiste : « J’assume pleinement ce que j’ai dit […] Je dénonce avec vigueur le viol car c’est contre notre religion, culture et bienséance mais, je coupe la poire en deux ».
« Etre dehors, avec tous tes attraits révélés c’est exercer une forme de violence qui est équivalente à celle que le violeur exercera sur toi »
Merci professeur pour ces mots à la tournure si tranchée qu’on les prendrait presque comme vérité générale. Toutefois, quelques clarifications me sont nécessaires (vous excuserez la lenteur de mon esprit). Selon les études, le viol entraîne des conséquences physiques et psychologiques graves et durables. Parmi elles, le sentiment de honte et de saleté permanent, le manque d’estime de soi, les difficultés relationnelles et les difficultés à concevoir. Par ailleurs, la résilience ne peut à elle seule conduire au « rétablissement » de la victime si elle n’est combinée à une aide extérieure. Dès lors, pouvez-vous nous partager votre cheminement ayant conduit à comparer ces troubles à une violence imaginaire que subirait le violeur par la seule vue de la tenue de sa victime ? Les hommes sont-ils des animaux incapables de maîtriser leurs pulsions faisant de la femme l’unique responsable de son viol car coupable de penser vivre dans une société civilisée ?
« Celui qui tombera dans le panneau, il prendra dix ans ; et celle qui a violé toutes les normes sociales, morales et religieuses, elle continue à errer »
Bien que le traumatisme durable acquis de manière involontaire soit inférieur à l’expérience d’une prison (méritée), je vous rassure, ce n’est pas en tenant ce genre de discours que les condamnations pour viol (déjà rares) se multiplieront.
« Il faut que la femme refuse elle-même d’être un objet, qu’elle revienne à sa dignité »
Les personnes faisant de la femme un objet sont, à mon avis, celles tenant ce genre discours. Je me permets de vous faire part de mon ahurissement face au nombre de personnes qui, comme vous, paraissent persuadées que le fait de couvrir une femme lui confère une immunité face au harcèlement et viol.
Ainsi, en réponse au mouvement de déliement des langues des victimes, nous brandissons la libéralisation de la parole du camp des potentiels violeurs. L’agresseur peut-il se prévaloir de l’heure tardive à laquelle s’est aventurée sa victime pour communier sa peine ? Une victime de cambriolage doit-elle se voir refuser le droit de porter plainte s’il est avéré que la porte fut mal verrouillée au moment des faits ? Un violeur devrait-il être dédouané en fonction de la tenue de sa victime ? Nous sommes d’accords, qu’importe les circonstances, un crime reste un crime. Où est la raison, la distance, le recul et la capacité absolue du contrôle de soi dont devrait faire preuve un professeur, de surcroît en philosophie ? Le viol est un problème mental et non vestimentaire. L’unique responsable de cette action est le violeur. Ce dernier est à juste titre qualifié de criminel tandis que la personne violée est une victime. En 2018, en sommes-nous toujours à la clarification de ces choses pourtant élémentaires ?
Cette polémique est révélatrice du parcours qui reste à faire. La parole se libère du côté de ceux qui partagent l’avis du professeur. Sur Facebook et Twitter, il n’est pas rare de lire des messages de soutien (« Il a raison. D’ailleurs je n’ai jamais vu une femme voilée se faire violer », lu sur Facebook). Parmi eux, l’édito publié ce lundi par Guimba Konaté. Dans celui-ci, l’auteur remercie vivement le professeur pour avoir dit « ce que Monsieur tout le monde pense tout bas, n’en déplaise aux « chevaliers de la vertu » de la vingt cinquième heure » qui, au-delà des effets de manches en public, n’en pensent pas moins mezza voce. ». Par ailleurs, pour ce dernier : «Le premier sens du désir est la vue. Alors, il faut éviter d’étaler impudiquement ses atouts pour éviter d’enrager les mâles en rut » car « l’homme étant par nature, un animal sexuel, sa libido se manifeste à la vue d’une belle femme ». Ces mots, écrits et donc réfléchis en amont sont, au mieux, désolants.
Si la question du viol se résumait uniquement au facteur vestimentaire, j’attends de ces messieurs leur explication concernant le viol sur mineurs. Fort heureusement, deux personnes ne représentent pas une nation. Une pétition en ligne a été lancée afin de contraindre le chroniqueur à revenir sur ses propos et présenter ses excuses. Par ailleurs, il existe depuis peu une plateforme au service de la libéralisation de la parole des victimes, nommée « Nopiwouma », fruit d’une initiative citoyenne. Dans ce combat, chaque acte permettant de transformer nos indignations virtuelles en réalisation concrètes, ne peut qu’être encouragé et félicité. Dans ce cadre, j’espère que des mesures seront prises au sein du Ministère de l’éducation (et des foyers) car la sensibilisation commence dès le plus jeune âge. Dans ce sens, ne dénions pas notre rôle dans la conscientisation des esprits, que ce soit ceux de nos proches ou de notre entourage au sens large.

Laisser un commentaire